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Vue de Vidigal. photo Saskia Lawaks

La première fois que j’ai demandé au taxi de passer par le tunnel Rebouças, je me suis sentie vraiment Carioca. Un peu comme si je vous parlais de passer par les « Maréchaux » ou « les Guichets » à Paris. Ca fait local quoi.

Je me suis dit aussi que ça ferait un bon titre de roman.

Le tunnel Rebouças fût le dernier que je pris en quittant Rio. Il relie la zone Norte à la Zona Sul. L’Aéroport, aux quartiers résidentiels. Je regardais la ville disparaitre par la fenêtre de la plage arrière de la voiture, avant de me faire aspirer toute entière par cet asticot de béton tortueux. C’était beau. J’avais tourné ma tête pour que Michmich et Maman Carioca ne me voient pas pleurer, mais Maman Carioca a su voir mes larmes dans mon silence.

Que c’était-il passé pour que nous soyons si heureux? Pour que le meilleur d’entre nous ressorte, là, au Brésil, à Rio De Janeiro? Je me pose encore cette question. Mais la seule réponse qui me vienne, est que nous avions fait le choix du collectif. Nous avions, un temps, rejeté l’individualisme et gouté aux joies du vivre ensemble. Nous avions tous partagé les galères de Visa, les joies de la samba, et l’odeur de la Churascaria. Nous avions connu une parenthèse enchantée, entre la fin d’un Brésil violent et le début d’un Brésil surexposé et surmédiatisé. Nous avions su voir grand, nous avions su voir loin.

Il faudrait un jour raconter cette histoire, raconter ces gens et leurs parcours de vie désaxés, puis démantelés pour être ensuite remontés et complètement réparés. Les cassures et les blessures ne passaient pas le tunnel, le Rebouças faisait office de sas quand nous arrivions. C’est peut-être pour cela que seul le meilleur de ce que nous étions ne ressortait.

De cette expérience exceptionnelle je gardais une très grande force. J’avais appris à donner et à recevoir, vraiment, et sans aucune frontière. Nono, Titi, Jerem, Ludi, Vava, Dani, Dulce, Pierrito, James,Vivi, Nour, Nicho, André, Fix, Dussol and Co, Guto, Popci, Rico, Delphine, Mado, Sidj, Charlotte, Fernanda 1, Fernanda 2, Fernanda 3: leurs prénoms résonnaient comme les pièces d’or du trésor que je comptais le soir avant de dormir. J’étais riche, riche à frôler l’ISF.

Oui, vraiment il faudrait raconter cette histoire. C’est ce que je me dis à chaque fois que je monte dans un taxi Parisien, et que, l’espace d’un instant, mes lèvres tentent de murmurer: »Par le tunnel Rebouças, s’il vous plait »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

De part son histoire, le Brésil est une terre d’immigration. Pourtant, l’émigration des Japonais au Brésil me touche et m’émeut plus que les autres. Peut-être par ce que je connais le Japon, et sa culture si particulière. Et que je sais à quel point elle est éloignée de celle des Brésiliens. J’imagine que  le voyage a du être difficile ( depuis l’autre bout du monde, 50 jours par bateau à l’époque des premiers migrants) l’apprentissage de la langue pénible, et le choc culturel conséquent.

La plus importante immigration au Brésil date du 16 e siècle, avec les Portugais bien entendu. Puis vinrent les Italiens, les Libanais, les Allemands et… les Japonais. En effet, les Brésiliens issus de l’émigration Japonaise représentent 1,6 millions de personnes. Sao Paulo compte la 1 ere communauté Japonaise au monde hors du Japon. Il y a même un « Musée de l’immigration Japonaise » à Liberdade au centre de SP, que je suis allée visiter hier. Ce musée est un peu vétuste, mais terriblement émouvant. Je le conseille.

Il faut comprendre que le développement économique du Japon ne s’est fait qu’après 1950. Avant, le Japon est pauvre, et l’immigration nécessaire. Après une guerre contre la Chine à la fin du 19 è siècle, l’immigration japonaise ne pouvait plus se faire vers l’Orient et se tourne désormais vers l’Occident. En  traversant l’Océan Pacifique, les premiers migrants arrivent à Hawai, puis au Etats-Unis et au Pérou. Au même moment, le développement de la culture du café au Brésil bat son plein, et requiert une main d’oeuvre nombreuse. Grâce à un pacte commercial entre le Japon et le Brésil, les premiers migrants ( une centaine) débarquent par bateau à Santos dans l’Etat de Sao Paulo en 1908. Pendant 30 ans, des dizaines de bateaux font l’aller-retour. Les migrants pensaient revenir au pays après quelques années, mais la plupart sont restés au Brésil.

La communauté Japonaise, très soudée, s’organise vite en coopératives. Du café ils passent aux cultures de fruits et légumes. En 20 ans au Brésil, ils détiennent le quasi monopole sur les cultures maraîchères. Ils ont même importé de nombreuses variétés, comme le choux chinois, le caqui ou bien même le bambou. Pendant la seconde guerre mondiale, les Japonais se retrouvent dans une situation compliquée: en pleine guerre du Pacifique, ils sont en territoire ennemi. L’usage de la langue Japonaise est interdite, les journaux et les écoles nippons ferment.

Dans les années 50, d’autres migrants arrivent, cette fois directement dans la ville de Sao Paulo où toute la communauté s’est concentrée. Aujourd’hui, le quartier de Liberdade est entièrement Japonais. On y croise des écoles, des hôpitaux « nippons-brésiliens », et bien sûr pléthore de restaurants. La plupart des Brésiliens d’origine Japonaise ne parlent plus la langue, et ont perdu la nationalité. Ils ont des comportements plus brésiliens que japonais ( ils parlent fort, sont démonstratifs, les couples s’embrassent dans la rue ou dans le métro). Mais ils continuent à se marier entre Japonais-Brésiliens.

Dans les années 80, Le Brésil va moins bien économiquement tandis que  l’industrie Japonaise explose. Le Japon appelle alors les Brésiliens d’origine Japonaise à venir travailler, leur facilitant les démarches de visa. Seulement presque 100 ans après leur arrivée au Brésil, et même si ils ressemblent physiquement à des japonais, il  n’en sont plus. L’intégration des Brésiliens d’origine Japonaise aura été extrêmement difficile, à nouveau, comme le montre le  film Saudade de Katsuya Tomita.

Oui, l’histoire de l’immigration Japonaise au Brésil me touche car elle est « physiquement » plus visible que d’autres immigrations. Elle symbolise la difficulté à changer de monde, de vie. Elle nous interroge sur l’équilibre entre intégration et maintien de la culture d’origine. Faut il oublier d’où on vient, ou s’en souvenir au quotidien? Moi même au Brésil, je vis et partage mon quotidien avec d’autres Français. Peut-être trop d’ailleurs. Mais dans le fond, même si je ne côtoyais que des Brésiliens, je ne serais jamais une des leurs, je resterais la petite Parisienne de Rio, en somme une Parioca. Et cela me va très bien…

Il n’y a ni règle ni schéma qui puissent régir l’envie d’un ailleurs. Changer de pays ça vous titille doucement, puis ça murit lentement jusqu’au jour où vous foncez tête baissée. Ca n’a rien de rationnel.

J’ai choisi Rio De Janeiro au Brésil. J’y suis venue souvent, d’abord 10 jours entre deux périodes de rush au travail, puis de nouveau, et à chaque fois un peu plus longtemps.

La première fois c’était pour retrouver J, mon frère d’adolescence. Puis j’ai rencontré sa bande de Pariocas ( Parisien+Carioca= Parioca) et ses amis Brésiliens. La seconde fois j’ai compris plus de choses. Ici au Brésil, on a le « sens du vivre ensemble ». On ne peut ne pas ressentir cette énergie collective. La troisième fois j’ai compris qu’il se passait vraiment quelque chose ici et que j’avais envie d’en faire partie. J’en ai vraiment pris conscience lors d’une conversation avec un chauffeur de taxi avec lequel j’avais réussi à baragouiner un « Portugnol » teintée d’Italien . C’était en Août, en pleine crise Grecque. Quand il a compris que j’étais Française, il s’est retourné, a posé sa main sur mon épaule et m’a dit : « Oh ma pauvre, vous êtes Française, ça doit être terrible la crise là-bas ».

Là, j’ai compris que le monde avait changé.

Alors me voilà. Mes seuls bagages sont mon métier (la Mode) et mes études (la Sociologie et l’Histoire). Je fais la promesse de mettre de nouvelles lunettes pour regarder le monde ici, et de laisser mes vieilles montures parisiennes dans une boite. Je me souviens de cette phrase qui avait tant heurté Usbek et Rica dans Les Lettres Persanes de Montesquieu : en voyage à la cour de Louis XIV, on leur avait dit « Mais comment peut-on être Persan ? ». Autrement dit, comment peut-on être différent ?

J’espère prendre une bonne leçon de relativisme culturel ici, au Brésil.

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