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Depuis quelques jours, les injures défilent sur le net. Comment Hedi Slimane a t’il pu choisir comme égéries pour Yves Saint Laurent, la marque dont il est Directeur Artistique (et qu’il a rebaptisé Saint Laurent Paris), Courtney Love, Marilyn Manson ou bien encore Kim Gordon? On crie au blasphème. Comment est-il possible de trainer aussi « bas » le nom du défunt couturier? Mais de quoi parle t’on ici exactement?

Dans un premier temps, cette campagne m’a dérangé moi aussi. Mais pas pour les mêmes raisons. Je n’y reconnaissais pas les icônes de rock avec lesquelles je m’étais construite. Marylin Manson a l’air bien sage dans son appartement à moulures blanches, et il manque cette dimension « je m’habille avec n’importe quoi, et ça a une gueule folle » à Courtney et Kim.

J’étais adolescente dans les années 90, et j’ai complètement embrassé le mouvement grunge. Kim Gordon et Courtney Love étaient mes modèles, au moment même où la mode ne mettait en exergue que des Claudia Schiffer ou autre Naomie Campbell. Et le commun des mortels s’accordera  pour dire qu’à cette époque, ces deux mondes là ne se mélangeaient pas. Pire: ils se haïssaient.

Cependant il faut admettre que si la mode n’était qu’un éternel hommage esthétique à des créations d’une époque révolue, elle serait plutôt barbante et complètement futile. Et j’aurais honte d’y travailler depuis de nombreuses années. Je reste persuadée que la Mode est, comme l’Art ou la Musique, un moyen de synthétiser une époque.

J’avais déjà cité cette phrase de l’artiste plasticien Paolo Pasolini: «Il faut croire en la formidable force révolutionnaire du passé ». Autrement dit, il y a des forces du passé qu’il faut savoir ressortir, au bon moment, et qui peuvent nous faire avancer. Le mouvement grunge – puisque c’est de cela dont il s’agit ici- en fait il partie? Si je devais simplifier le mouvement grunge, je dirais que c’est un énorme bordel de trucs moches. Les thèmes des chansons étant « la dépression », « la drogue », « la mort », « la désillusion de la société de consommation ». Mais ce qu’il y a de totalement paradoxal avec ce mouvement, c’est qu’il fait « du beau avec du laid » : il réussit à dégager de tout cela une formidable ENERGIE. Et, depuis que je suis rentrée en France, j’ai bien l’impression que l’énergie est ce qui nous fait le plus défaut.

Oui, cela me fait un peu mal de voir mes icônes « authentiques » mercantilement placardées sur des campagnes publicitaires. Mais ne nous méprenons pas. Une campagne de Saint Laurent n’est pas comparable à une campagne d’une grande marque de distribution. Elle est là pour donner un ton, pas pour vendre. Alors une fois la mésalliance digérée, je vous invite à découvrir l’univers esthétique et musical de ces artistes, et si vous avez envie de « pogoter » ou de vous dandiner, c’est que le grunge n’est pas complètement enterré.

Au départ, Vidigal c’était pour moi ces petits milliers de lumières qui scintillaient dans la nuit sur le flanc des collines des 2 irmaos. On les observait depuis la plage d’Ipanema, et on se disputait la forme qu’ils pouvaient représenter: tantôt la France (avec une Bretagne un peu difforme), tantôt un éléphant géant… La journée, Vidigal ressemblait plus ou moins à un Positano paupérisé.

Ensuite, c’est devenu une sorte de nom de code que l’on se soufflait à l’oreille, pour des fêtes magiques et inattendues : il fallait demander au taxi de s’arrêter non loin d’un arrêt de bus, monter quelques marches derrière un gros arbre, trouver la clef cachée, puis grimper un chemin escarpé dans une forêt pour arriver chez nos amis D et V, dans leur maison à même la roche, en pleine jungle tropicale. La maison du bonheur entouré du jardin d’Eden-Vidigal…

Plus tard, le nom de Vidigal a muté dans nos bouches en Vidi ou Alto Vidi. P, J et J avaient élu domicile tout en haut de la Favela, sur le toit du monde… Rien de plus magique que de traverser cette communauté en mototaxi pour arriver au sommet: un sentiment de liberté mêlé à un spectacle de rue!

A toute allure dans les tournants, vous croisiez des meutes de chiens à 3 pattes, des barbecues improvisés sur des bouts de trottoirs, des torsades impressionnantes de fils électrique, des maisons ouvertes, des scènes quotidiennes de vie conjugale, en somme l’énergie et la chaleur humaine d’une communauté. Je dirais même le paroxysme du  » vivre ensemble », intensément.

Je n’ai jamais connu Vidigal non pacifiée. Elle a eu, comme toutes les Favelas, son lot de trafiquants de drogue, de violence et de terreur.  Mais c’est aussi, et avant tout, un lieu de vie et de partage, où l’on se sent appartenir à un tout, peut-être même tout simplement appartenir à l’humanité ?

Dans Vidigal, il y a « vie », et je peux témoigner qu’il y’a plus de vie ici que partout ailleurs….

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Je suis certaine que vous visualisez tous ce tableau, le cri, de Munch. L’image de cet homme hurlant avec tout le paysage qui suit son cri m’a toujours fascinée. Il faut presque se boucher les oreilles pour le regarder. Ce cri est strident, Munch a réussi à inverser nos sens: ce tableau ne se regarde pas, il s’écoute. Nos yeux nous ouvrent les oreilles et c’est une expérience assez marquante.

Je ressens la même chose à chaque fois que je me promène dans São Paulo. Les tours en béton sont maculées de ces étranges écritures, les pixaçãoes, que je n’avais vu nulle part ailleurs. La ville  » Onde os grafites gritam » ( où les graffitis hurlent), comme le dit Criolo dans sa chanson Não existe amor em SP.…. Ils synthétisent une des énergies de la mégalopole, une force marginale, obscure, une dynamique parallèle, mais ouvertement présente.

Le Pixação est né à SP dans les années 80. Cette alphabétisation verticale, affamée de béton brute, serait inspirée de l’alphabet Latin. Mais la forme des lettres rappelle la calligraphie de certains peuples germaniques et le graphismes des pochettes de disques des groupes de Heavy Metal de la fin  années 80, comme Iron Maiden ou Slayer. D’autres disent que ces lettres sont pointues et verticales car elles étaient initialement peintes au rouleau, dans des positions compliquées, et que la réalisation était plus simple ainsi. On trouve les pixaçãoes sur les murs, mais la forme la plus suprême est celle qui attaque les immeubles. Il faut grimper toujours plus haut. Les pixadores sont des acrobates. Ils escalades à mains nues les façades des immeubles, font des échelles humaines, bref risquent leur vie à chaque virée. La pire des drogues au monde s’appelle l’adrénaline, et aucun dealer ne peut vous la procurer. Seul le corps la produit.

Dans la ville qui a interdit la publicité depuis 2007, les pixaçãoes font office de propagande contestataire. Les pixadores sont principalement issus des Favelas de São Paulo. Contrairement à Rio où les favelas sont à l’intérieur de la ville, dans chaque quartier, à SP elles sont dans la périphérie, on ne les voit pas. Ces tags sont là pour hurler l’existence de ces oubliés, pour rappeler qu’ils sont là, que cette ville leur appartient, à eux aussi. Ils risquent leur vie pour leur « survie », pour ne pas disparaitre, ne pas être les laissés pour compte de ce nouveau Brésil en plein développement.

Les pixadores sont détestés des habitants de SP. On les traite de criminels, de pollueurs visuels. Surtout qu’au Brésil le graffiti est toléré et non réprimé, tandis que le pixação est pourchassé. Je peux comprendre. Mais pour moi SP n’est pas une ville qui s’admire comme Paris, Lisbonne ou Venise. C’est une ville qui se ressent, et ces lettrages étranges font parler le béton. Les immeubles s’animent  et nous interpellent: ils nous expliquent leur ville. Je me retrouve alors comme bloquée dans une bulle de bande dessinée, et ces immeubles aux lettrages verticales deviennent des personnages vivants. Mes yeux prennent alors la forme d’oreilles et se mettent à vibrer face à ces ondes visuelles.

Les pixaçãoes donnent une forme humaine à São Paulo, à qui saura les écouter…

Merci à Alexandre N. et François B. qui m’ont expliqué les premiers ces étranges tags. Un grand merci à Rémi Kuzniewski pour ses articles sur le sujet et son analyse du Brésil en général.

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