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Musique

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cela faisait plusieurs semaines que mon colocataire S mettait en boucle une drôle de chanson, douce et forte à la fois, dont le refrain était « nao existe amor em SP » ( l’amour n’existe pas à Sao Paulo). J’ai aimé. C’était Criolo. J’en ai écouté d’autres, j’ai encore plus aimé. Vendredi dernier, il était en concert à Rio et au dernier moment j’ai eu une place pour y aller. Trop curieuse pour refuser ce signe du destin, j’ai troqué mes jolis talons pour des sandales et j’ai débarqué. Ce soir là je ne voyais rien (accident de lentilles avant de partir, et trop coquette pour porter mes lunettes). A mon habitude j’ai perdu les trois quarts de mes amis à l’entrée, et me suis retrouvée, un peu en retard, au milieu de la fosse. Le concert avait déjà commencé. Je n’étais pas préparée. J’ai pris une CLAQUE.

Criolo est un rappeur. Même si son dernier album passe par de la Samba, de l’Afro Beat ou du Reggae, c’est quand il crache son flow qu’il touche mon coeur. Parce qu’il garde du Hip Hop la « bonne violence », celle qui balance les sentiments justes, qui vous réveille et qui cible pile là où il faut, sans tourner autour du pot. Du coup, il peut changer d’instrumentalisation ça marche toujours. La puissance reste la même, et c’est un exercice difficile. Et le public suit. Je me suis retrouvée au milieu de centaines de personnes qui levaient le bras en même temps. La première fois que j’ai vu ça, c’était au concert de Tupac, à Los Angeles en 1995. Et des années après, à l’autre bout du monde, je retrouve la même chose. J’aime cet aspect de la mondialisation. Le Hip Hop réunit. Il est fédérateur d’un amour fraternel qui ne sait pas tricher, il n’a pas de frontière.

De son vrai nom Kleber Gomes ( est ce qu’on lui dit qu’il porte le prénom de la plus chic des avenues parisiennes?), Criolo -le Créole- est originaire du Nordeste mais à grandi à Grajau, ville modeste de la Zona Sul de Sao Paulo. Cela fait 20 ans qu’il fait du rap, mais c’est seulement aujourd’hui, avec la sortie de l’album No Na Orelha qu’il rencontre le succès.

Sa voix est grave, son élocution est précise, ses mots choisis. J’ai trouvé mon nouveau prof de portugais. Tout comme j’avais appris l’Anglais avec la sortie de ill communication des Beastie Boys, je compte bien apprendre ( définitivement) le Portugais avec Criolo. J’avais déjà essayé avec Seu Jorge, mais vite abandonné. Seu, je l’adore, je suis fan. Mais ce type a deux piles salines à la place des cordes vocales, il va trop vite, je ne peux pas suivre.

En sortant du concert, j’étais lessivée. D’abord, par ce que prise dans l’énergie collective, j’en avais presque oublié de respirer, et ensuite par ce que j’avais ressenti en 2 heures un condensé d’émotions équivalent à 12 mariages et 20 enterrements.

Criolo est l’exemple même de l’artiste qui s’inscrit dans une réalité brute. Grâce à lui, plus besoin de cours de Sociologie. Il réussit avec brio à nous faire la synthèse d’un Brésil moderne, sans clichés. Chapeau bas.

Depuis une dizaine de jours, se tient le festival du film du film de Rio. Une sorte de mini « Cannes » version Brésil, soit une ambiance détendue, des gens souriants et des fêtes sympathiques. J’y ai découvert le documentaire de Patricia Faloppa et Mauricio Branco sur le Rio, disco, des années 70. Tout simplement incroyable.

Pendant quelques années, à la fin de la décennie 70, Rio a délaissé ses petits pas de Samba pour de grandes enjambées, ses plumes de Carnaval pour des chemises synthétiques effet satin. On sentait arriver la fin de la dictature militaire, il fallait faire venir un vent nouveau, marquer la transition. Notre Régine nationale est d’ailleurs venue ouvrir un Régine Carioca, dans l’hôtel Méridien. Alain Delon, Mick Jagger, tous, sont venus se dandiner dans ces nouvelles discothèques.

Ma découverte « coup de coeur » reste cependant le groupe As Frenéticas. En 1976, des promoteurs construisent le shopping mall du quartier de Gavéa. Pour créer le buzz avant l’ouverture, ils décident d’ouvrir un club éphémère pendant les travaux. Le Dancing Days était né, haut lieu des nuits Cariocas pendant seulement…3 mois. Le fondateur avait eu l’idée géniale de n’engager que des serveuses ( en portugais on dit garçonete, ce mot est si mignon…) qui savaient chanter. Au milieu de la nuit, elles se réunissaient et se mettaient à performer, avant de retourner servir. Mais rapidement, le spectacle du Dancing days est devenu un des plus connus de Rio .. et du pays entier! Et les Freneticas sont passées de l’ombre  du stromboscope à la lumière du grand jour. Encore aujourd’hui, nous dansons sur le fameux Perigosa dont les paroles sont à mourir de rire : Eu vou fazer você ficar muito locou …dentro de mim, autrement dit «  je vais te rendre fou… quand tu seras en moi.. »

C’est difficile d’imaginer le courage qu’il a fallu à cette génération pour s’émanciper. La société  Brésilienne de cette époque était extrêmement coercitive. Pourtant, une faille s’est ouverte, et les Cariocas s’y sont vite glissés, profitant de l’amour libre, des drogues en tout genre, des pistes de danse  du Dancing Days, relançant Rio comme haut lieu de la fête, du divertissement et de la culture.

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Si mon amie B ne m’avait pas rabâché les oreilles avec le Musée Carmen Miranda de Rio, je n’y serais probablement jamais allée. Mais après son départ, c’est vite devenu mon obsession. D’abord par ce que j’avais de Carmen le doux souvenir d’un ballet de bananes géantes ( The lady in the tutti frutti hat), et ensuite par ce que c’est un musée loufoque, complétement décrépi et que tout le monde se moquait gentiment de cette nouvelle lubie.Effectivement, de l’extérieur on dirait la carcasse abandonnée d’une soucoupe volante et l’intérieur ressemble au hall d’entrée de la MJC de Brétigny-Sur-Orge : pas vraiment l’idée qu’on se fait du Musée d’une star internationale.Il y a peu de pièces d’origine, l’éclairage est atroce et on regarde un DVD qui saute sur des chaises en plastique.Mais qu’importe, ce qui compte c’est l’expérience de la démarche : je suis allée à la rencontre de Carmen Miranda.

Regarder une comédie musicale de «  la Bombe brésilienne » c’est un peu comme regarder un Jackson Pollock pour la première fois. En mieux. D’abord il y a ce petit bout de femme (1m 53) à l’énergie atomique. Ses chansons si gaies, son sourire, ses clins d’œil, ses mimiques. Puis il y a le style. Inimitable. Oui, bien sûre Carmen Miranda était populaire aux Etats Unis par ce qu’elle était exotique. Mais son style dépasse largement le costume folklorique. C’est une explosion d’imprimés, sequins, plumes, colliers et bracelets qui scintillent dans cette si jolie image vintage des années 40.

Je suis très surprise que Carmen Miranda n’ait pas encore eu sa « Biopicture » Surtout que sa vie vaut largement le détour. Portugaise émigrée dès l’enfance au Brésil, elle devient très jeune « uma figura Carioca » grâce à un radio crochet. En 1939, un producteur américain la remarque et la fait débarquer à Hollywood. S’en suivent pléthore de films et de comédies musicales. Nous sommes en pleine Seconde Guerre Mondiale, le public Américain a besoin d’un « entertainment » joyeux et coloré. De plus, célébrer une star Sud Américaine permettait de sceller dans la bonne humeur la récente très bonne entente entre les Etats-Unis et le Brésil.Mais il y a aussi une partie « off » parfois très drôle : Carmen s’était fait refaire le nez de manière catastrophique. Comme elle enchainait un nouveau film dans la foulée et n’avait pas le temps de se faire réopérer, elle porta un nez postiche camouflé sous une épaisse couche de maquillage pendant tout le tournage. A côté de cette anecdote, le sixième orteil de Marylin fait pâle figure.

Le côté sombre de ce «  joyau brésilien » c’est une vie privée impossible. Plus de deux spectacles par jour pendant des années, des voyages à répétition et l’enfermement dans des rôles stéréotypés la plongent dans la dépression puis l’alcool et les médicaments. Elle meurt prématurément d’une crise cardiaque à seulement 46 ans. De Beverly Hills son corps fut rapatrié ici à Rio, où 500 000 personnes suivirent le cortège en chantant ses succès…

J’aurais bien aimé que Carmen Miranda vieillisse. Je suis sûre qu’elle serait devenue une icône de mode. Une sorte d’Iris Apfel version Amérique Latine. J’aurais adoré la rencontrer à 90 ans avec des turbans colorés dans les cheveux et des dizaines de rangées de colliers autour du cou. Elle aurait encore certainement ses compensées en plexiglass et un rouge à lèvres explosif habillerait son merveilleux sourire. Je l’imagine volontiers exploser de rire en me hurlant : «  Banana is my business ! ». Rien qu’en y pensant je sens mes joues se tirer et mes dents prendre la lumière: merci Carmen j’ai le sourire « Banane » pour la journée …

Documentaire sur Carmen Miranda de Helena Solberg : Carmen Miranda : Banana is my Business

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