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Lieux

Au départ, Vidigal c’était pour moi ces petits milliers de lumières qui scintillaient dans la nuit sur le flanc des collines des 2 irmaos. On les observait depuis la plage d’Ipanema, et on se disputait la forme qu’ils pouvaient représenter: tantôt la France (avec une Bretagne un peu difforme), tantôt un éléphant géant… La journée, Vidigal ressemblait plus ou moins à un Positano paupérisé.

Ensuite, c’est devenu une sorte de nom de code que l’on se soufflait à l’oreille, pour des fêtes magiques et inattendues : il fallait demander au taxi de s’arrêter non loin d’un arrêt de bus, monter quelques marches derrière un gros arbre, trouver la clef cachée, puis grimper un chemin escarpé dans une forêt pour arriver chez nos amis D et V, dans leur maison à même la roche, en pleine jungle tropicale. La maison du bonheur entouré du jardin d’Eden-Vidigal…

Plus tard, le nom de Vidigal a muté dans nos bouches en Vidi ou Alto Vidi. P, J et J avaient élu domicile tout en haut de la Favela, sur le toit du monde… Rien de plus magique que de traverser cette communauté en mototaxi pour arriver au sommet: un sentiment de liberté mêlé à un spectacle de rue!

A toute allure dans les tournants, vous croisiez des meutes de chiens à 3 pattes, des barbecues improvisés sur des bouts de trottoirs, des torsades impressionnantes de fils électrique, des maisons ouvertes, des scènes quotidiennes de vie conjugale, en somme l’énergie et la chaleur humaine d’une communauté. Je dirais même le paroxysme du  » vivre ensemble », intensément.

Je n’ai jamais connu Vidigal non pacifiée. Elle a eu, comme toutes les Favelas, son lot de trafiquants de drogue, de violence et de terreur.  Mais c’est aussi, et avant tout, un lieu de vie et de partage, où l’on se sent appartenir à un tout, peut-être même tout simplement appartenir à l’humanité ?

Dans Vidigal, il y a « vie », et je peux témoigner qu’il y’a plus de vie ici que partout ailleurs….

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Je suis certaine que vous visualisez tous ce tableau, le cri, de Munch. L’image de cet homme hurlant avec tout le paysage qui suit son cri m’a toujours fascinée. Il faut presque se boucher les oreilles pour le regarder. Ce cri est strident, Munch a réussi à inverser nos sens: ce tableau ne se regarde pas, il s’écoute. Nos yeux nous ouvrent les oreilles et c’est une expérience assez marquante.

Je ressens la même chose à chaque fois que je me promène dans São Paulo. Les tours en béton sont maculées de ces étranges écritures, les pixaçãoes, que je n’avais vu nulle part ailleurs. La ville  » Onde os grafites gritam » ( où les graffitis hurlent), comme le dit Criolo dans sa chanson Não existe amor em SP.…. Ils synthétisent une des énergies de la mégalopole, une force marginale, obscure, une dynamique parallèle, mais ouvertement présente.

Le Pixação est né à SP dans les années 80. Cette alphabétisation verticale, affamée de béton brute, serait inspirée de l’alphabet Latin. Mais la forme des lettres rappelle la calligraphie de certains peuples germaniques et le graphismes des pochettes de disques des groupes de Heavy Metal de la fin  années 80, comme Iron Maiden ou Slayer. D’autres disent que ces lettres sont pointues et verticales car elles étaient initialement peintes au rouleau, dans des positions compliquées, et que la réalisation était plus simple ainsi. On trouve les pixaçãoes sur les murs, mais la forme la plus suprême est celle qui attaque les immeubles. Il faut grimper toujours plus haut. Les pixadores sont des acrobates. Ils escalades à mains nues les façades des immeubles, font des échelles humaines, bref risquent leur vie à chaque virée. La pire des drogues au monde s’appelle l’adrénaline, et aucun dealer ne peut vous la procurer. Seul le corps la produit.

Dans la ville qui a interdit la publicité depuis 2007, les pixaçãoes font office de propagande contestataire. Les pixadores sont principalement issus des Favelas de São Paulo. Contrairement à Rio où les favelas sont à l’intérieur de la ville, dans chaque quartier, à SP elles sont dans la périphérie, on ne les voit pas. Ces tags sont là pour hurler l’existence de ces oubliés, pour rappeler qu’ils sont là, que cette ville leur appartient, à eux aussi. Ils risquent leur vie pour leur « survie », pour ne pas disparaitre, ne pas être les laissés pour compte de ce nouveau Brésil en plein développement.

Les pixadores sont détestés des habitants de SP. On les traite de criminels, de pollueurs visuels. Surtout qu’au Brésil le graffiti est toléré et non réprimé, tandis que le pixação est pourchassé. Je peux comprendre. Mais pour moi SP n’est pas une ville qui s’admire comme Paris, Lisbonne ou Venise. C’est une ville qui se ressent, et ces lettrages étranges font parler le béton. Les immeubles s’animent  et nous interpellent: ils nous expliquent leur ville. Je me retrouve alors comme bloquée dans une bulle de bande dessinée, et ces immeubles aux lettrages verticales deviennent des personnages vivants. Mes yeux prennent alors la forme d’oreilles et se mettent à vibrer face à ces ondes visuelles.

Les pixaçãoes donnent une forme humaine à São Paulo, à qui saura les écouter…

Merci à Alexandre N. et François B. qui m’ont expliqué les premiers ces étranges tags. Un grand merci à Rémi Kuzniewski pour ses articles sur le sujet et son analyse du Brésil en général.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

De part son histoire, le Brésil est une terre d’immigration. Pourtant, l’émigration des Japonais au Brésil me touche et m’émeut plus que les autres. Peut-être par ce que je connais le Japon, et sa culture si particulière. Et que je sais à quel point elle est éloignée de celle des Brésiliens. J’imagine que  le voyage a du être difficile ( depuis l’autre bout du monde, 50 jours par bateau à l’époque des premiers migrants) l’apprentissage de la langue pénible, et le choc culturel conséquent.

La plus importante immigration au Brésil date du 16 e siècle, avec les Portugais bien entendu. Puis vinrent les Italiens, les Libanais, les Allemands et… les Japonais. En effet, les Brésiliens issus de l’émigration Japonaise représentent 1,6 millions de personnes. Sao Paulo compte la 1 ere communauté Japonaise au monde hors du Japon. Il y a même un « Musée de l’immigration Japonaise » à Liberdade au centre de SP, que je suis allée visiter hier. Ce musée est un peu vétuste, mais terriblement émouvant. Je le conseille.

Il faut comprendre que le développement économique du Japon ne s’est fait qu’après 1950. Avant, le Japon est pauvre, et l’immigration nécessaire. Après une guerre contre la Chine à la fin du 19 è siècle, l’immigration japonaise ne pouvait plus se faire vers l’Orient et se tourne désormais vers l’Occident. En  traversant l’Océan Pacifique, les premiers migrants arrivent à Hawai, puis au Etats-Unis et au Pérou. Au même moment, le développement de la culture du café au Brésil bat son plein, et requiert une main d’oeuvre nombreuse. Grâce à un pacte commercial entre le Japon et le Brésil, les premiers migrants ( une centaine) débarquent par bateau à Santos dans l’Etat de Sao Paulo en 1908. Pendant 30 ans, des dizaines de bateaux font l’aller-retour. Les migrants pensaient revenir au pays après quelques années, mais la plupart sont restés au Brésil.

La communauté Japonaise, très soudée, s’organise vite en coopératives. Du café ils passent aux cultures de fruits et légumes. En 20 ans au Brésil, ils détiennent le quasi monopole sur les cultures maraîchères. Ils ont même importé de nombreuses variétés, comme le choux chinois, le caqui ou bien même le bambou. Pendant la seconde guerre mondiale, les Japonais se retrouvent dans une situation compliquée: en pleine guerre du Pacifique, ils sont en territoire ennemi. L’usage de la langue Japonaise est interdite, les journaux et les écoles nippons ferment.

Dans les années 50, d’autres migrants arrivent, cette fois directement dans la ville de Sao Paulo où toute la communauté s’est concentrée. Aujourd’hui, le quartier de Liberdade est entièrement Japonais. On y croise des écoles, des hôpitaux « nippons-brésiliens », et bien sûr pléthore de restaurants. La plupart des Brésiliens d’origine Japonaise ne parlent plus la langue, et ont perdu la nationalité. Ils ont des comportements plus brésiliens que japonais ( ils parlent fort, sont démonstratifs, les couples s’embrassent dans la rue ou dans le métro). Mais ils continuent à se marier entre Japonais-Brésiliens.

Dans les années 80, Le Brésil va moins bien économiquement tandis que  l’industrie Japonaise explose. Le Japon appelle alors les Brésiliens d’origine Japonaise à venir travailler, leur facilitant les démarches de visa. Seulement presque 100 ans après leur arrivée au Brésil, et même si ils ressemblent physiquement à des japonais, il  n’en sont plus. L’intégration des Brésiliens d’origine Japonaise aura été extrêmement difficile, à nouveau, comme le montre le  film Saudade de Katsuya Tomita.

Oui, l’histoire de l’immigration Japonaise au Brésil me touche car elle est « physiquement » plus visible que d’autres immigrations. Elle symbolise la difficulté à changer de monde, de vie. Elle nous interroge sur l’équilibre entre intégration et maintien de la culture d’origine. Faut il oublier d’où on vient, ou s’en souvenir au quotidien? Moi même au Brésil, je vis et partage mon quotidien avec d’autres Français. Peut-être trop d’ailleurs. Mais dans le fond, même si je ne côtoyais que des Brésiliens, je ne serais jamais une des leurs, je resterais la petite Parisienne de Rio, en somme une Parioca. Et cela me va très bien…

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