Ces graffitis qui CRIENT

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Je suis certaine que vous visualisez tous ce tableau, le cri, de Munch. L’image de cet homme hurlant avec tout le paysage qui suit son cri m’a toujours fascinée. Il faut presque se boucher les oreilles pour le regarder. Ce cri est strident, Munch a réussi à inverser nos sens: ce tableau ne se regarde pas, il s’écoute. Nos yeux nous ouvrent les oreilles et c’est une expérience assez marquante.

Je ressens la même chose à chaque fois que je me promène dans São Paulo. Les tours en béton sont maculées de ces étranges écritures, les pixaçãoes, que je n’avais vu nulle part ailleurs. La ville  » Onde os grafites gritam » ( où les graffitis hurlent), comme le dit Criolo dans sa chanson Não existe amor em SP.…. Ils synthétisent une des énergies de la mégalopole, une force marginale, obscure, une dynamique parallèle, mais ouvertement présente.

Le Pixação est né à SP dans les années 80. Cette alphabétisation verticale, affamée de béton brute, serait inspirée de l’alphabet Latin. Mais la forme des lettres rappelle la calligraphie de certains peuples germaniques et le graphismes des pochettes de disques des groupes de Heavy Metal de la fin  années 80, comme Iron Maiden ou Slayer. D’autres disent que ces lettres sont pointues et verticales car elles étaient initialement peintes au rouleau, dans des positions compliquées, et que la réalisation était plus simple ainsi. On trouve les pixaçãoes sur les murs, mais la forme la plus suprême est celle qui attaque les immeubles. Il faut grimper toujours plus haut. Les pixadores sont des acrobates. Ils escalades à mains nues les façades des immeubles, font des échelles humaines, bref risquent leur vie à chaque virée. La pire des drogues au monde s’appelle l’adrénaline, et aucun dealer ne peut vous la procurer. Seul le corps la produit.

Dans la ville qui a interdit la publicité depuis 2007, les pixaçãoes font office de propagande contestataire. Les pixadores sont principalement issus des Favelas de São Paulo. Contrairement à Rio où les favelas sont à l’intérieur de la ville, dans chaque quartier, à SP elles sont dans la périphérie, on ne les voit pas. Ces tags sont là pour hurler l’existence de ces oubliés, pour rappeler qu’ils sont là, que cette ville leur appartient, à eux aussi. Ils risquent leur vie pour leur « survie », pour ne pas disparaitre, ne pas être les laissés pour compte de ce nouveau Brésil en plein développement.

Les pixadores sont détestés des habitants de SP. On les traite de criminels, de pollueurs visuels. Surtout qu’au Brésil le graffiti est toléré et non réprimé, tandis que le pixação est pourchassé. Je peux comprendre. Mais pour moi SP n’est pas une ville qui s’admire comme Paris, Lisbonne ou Venise. C’est une ville qui se ressent, et ces lettrages étranges font parler le béton. Les immeubles s’animent  et nous interpellent: ils nous expliquent leur ville. Je me retrouve alors comme bloquée dans une bulle de bande dessinée, et ces immeubles aux lettrages verticales deviennent des personnages vivants. Mes yeux prennent alors la forme d’oreilles et se mettent à vibrer face à ces ondes visuelles.

Les pixaçãoes donnent une forme humaine à São Paulo, à qui saura les écouter…

Merci à Alexandre N. et François B. qui m’ont expliqué les premiers ces étranges tags. Un grand merci à Rémi Kuzniewski pour ses articles sur le sujet et son analyse du Brésil en général.

4 commentaires
  1. lauran derage a dit:

    A la lecture de vos articles, c’est sûr, votre oeil fait bien plus que trainer, il est sensible, poétique, vif, éclairé, précurseur, inventif, cultivé, curieux, volontaire, charmant et charmeur, généreux et sobre, piquant et doux à la fois, jamais donneur de leçons mais toujours compréhensif, ce regard, on ne le croise plus qu’au Brésil et c’est bien là tout mon malheur.

    Ag

    • mraffit a dit:

      Merci ! Je suis très touchée… Je vais bientôt rentrer en France après une année de Brésil et je compte bien continuer Arpoador-Batignolles!

  2. lauran derage a dit:

    Génial, 3 bonnes nouvelles !, vous êtes touchée,vous rentrez et vous continuez…et peut-être une quatrième…
    Ag

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