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Archives Mensuelles: octobre 2012

La grande nouvelle est tombée le 11 Octobre dernier: Carine Roitfeld devient Global Fashion Editor du Harper’s Bazaar. L’occasion pour moi de présenter une autre femme, Brésilienne, qui assura la direction artistique de cette revue considérée comme la plus importante des Etats-Unis dans les années 60/70.

Elle s’appelle Bea Feitler.

Je suis tombée récemment sur cette citation de l’artiste Italien Paolo Pasolini: « Il faut croire en la formidable force révolutionnaire du passé ». Autrement dit, pour être en parfaite adéquation avec son époque, pour être au coeur de ce qui deviendra l’Histoire de demain, pour synthétiser au plus juste l’air  du temps, il faut regarder derrière soi. La force du passé est d’autant plus puissante qu’elle est  justement portée par ce qui lui a permis d’arriver jusqu’à nous.

Un ouvrage magnifique, retraçant le travail de Bea Feitler, vient de paraitre: O design de Bea Fleiter. Entièrement édité et réalisé par son neveu Bruno Feitler, cet ouvrage n’est malheureusement disponible qu’au Brésil. Regarder et s’imprégner du travail de cette Carioca d’origine Allemande (de confession Juive, ses parents ont fui l’Allemagne nazie, et émigrèrent au Brésil en 1935), c’est se doter d’une puissance qui fera le langage graphique d’aujourd’hui.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Une production graphique, c’est l’agencement d’un produit contenant à la fois du texte et de l’image. C’est faire corréler un logo, une typographie, un style d’illustration, une esthétique, jusqu’au choix du papier. Car quand le mot est écrit, « il perd sa valeur musicale, il est lisible des yeux, et prend peu à peu une forme à signification plastique » (Marcel Duchamp). Le langage d’un magazine passe donc aussi par une dimension immatérielle, artistique.  Face à une oeuvre d’art, on dit souvent qu’il y a ce que l’on ressent, et ce que l’on sait (le contexte). Mais une revue n’est pas une oeuvre d’art. Une revue, s’adresse à un large public, et de l’analyse plastique on ne gardera que l’effet sensoriel.

Ce petit bout de femme à l’accent Brésilien chantant, fera la plus grande partie de sa carrière aux Etats-Unis. Elle laissa derrière elle une production graphique à la fois colossale et mythique: magazines (Senhor, Harper’s Bazaar, Setanta, Vanity Fair, Rolling Stone magazine), pochettes de disque ( l’album Black & Blue des Rolling Stone) , affiches (ballets Alvin Ailey).

Bea Feitler passe son enfance et son adolescence à Ipanema, entre les rue Barao Da Tore et Vinicius Da  Moraes. Evoluant au milieu de la jeunesse dorée de Rio, elle se tourne naturellement vers des études artistiques. Elle choisira le graphisme, car « cela faisait plus appel aux formes et aux couleurs que le dessin pur ». Après sa formation à la Parson’s, elle commence à travailler à Rio, à la revue Senhor. Mais rapidement, elle trouve le travail au Brésil frustrant et retourne à New York. Après plusieurs mois de galère, elle s’apprête à repartir, quand, coup du destin, son ancien professeur de la Parsons -Marvin Israel- lui donne sa chance au Harper’s Bazaar. Elle intégrera cette équipe aux monstres sacrés : Diana Vreeland comme rédactrice de mode et Richard Avedon à la photographie. Ensemble, ils synthétiseront le langage graphique du Harper’s.

Beatriz mettait systématiquement la typographie au service de l’image. Elle demandait même souvent aux journalistes de raccourcir leur texte pour arriver au résultat qu’elle voulait obtenir. C’était un merveilleux travail d’équipe, et il a parfaitement fonctionné. Elle avait une véritable relation pédagogique avec les photographes: une maïeutique en toute sérénité, qui leur ôtait le doute. Ses grandes copines étaient d’ailleurs Annie leibovitz et Diane Arbus. C’était la grande époque du binôme dans la photo qui permettait une interaction dans les séries mode, et donnait un effet  3D au magazine, comme lorsque vous ouvrez un livre « Pop Up« .

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

A 40 ans, Bea découvre qu’elle est atteinte d’une forme rare de cancer de la gorge. 4 ans plus tard, elle décède à Rio, dans l’appartement familial. Son dernier travail aura été la refonte totale du Vanity Fair. Elle décédera malheureusement avant de voir son travail édité. Bea Feitler a considérablement participé à l’avancé du langage graphique des années 60 aux années 80. Son travail était pourtant totalement inconnu du territoire Brésilien, son pays d’origine. C’est chose réparée aujourd’hui, grâce  à cet ouvrage. Et puis -juste retour des choses- il y a un an sortait la première édition du Harper’s Bazaar Brésilien. Et je dois dire que c’est certainement, l’un des meilleurs magazine de mode du Brésil de ces dernières années…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cela faisait plusieurs semaines que mon colocataire S mettait en boucle une drôle de chanson, douce et forte à la fois, dont le refrain était « nao existe amor em SP » ( l’amour n’existe pas à Sao Paulo). J’ai aimé. C’était Criolo. J’en ai écouté d’autres, j’ai encore plus aimé. Vendredi dernier, il était en concert à Rio et au dernier moment j’ai eu une place pour y aller. Trop curieuse pour refuser ce signe du destin, j’ai troqué mes jolis talons pour des sandales et j’ai débarqué. Ce soir là je ne voyais rien (accident de lentilles avant de partir, et trop coquette pour porter mes lunettes). A mon habitude j’ai perdu les trois quarts de mes amis à l’entrée, et me suis retrouvée, un peu en retard, au milieu de la fosse. Le concert avait déjà commencé. Je n’étais pas préparée. J’ai pris une CLAQUE.

Criolo est un rappeur. Même si son dernier album passe par de la Samba, de l’Afro Beat ou du Reggae, c’est quand il crache son flow qu’il touche mon coeur. Parce qu’il garde du Hip Hop la « bonne violence », celle qui balance les sentiments justes, qui vous réveille et qui cible pile là où il faut, sans tourner autour du pot. Du coup, il peut changer d’instrumentalisation ça marche toujours. La puissance reste la même, et c’est un exercice difficile. Et le public suit. Je me suis retrouvée au milieu de centaines de personnes qui levaient le bras en même temps. La première fois que j’ai vu ça, c’était au concert de Tupac, à Los Angeles en 1995. Et des années après, à l’autre bout du monde, je retrouve la même chose. J’aime cet aspect de la mondialisation. Le Hip Hop réunit. Il est fédérateur d’un amour fraternel qui ne sait pas tricher, il n’a pas de frontière.

De son vrai nom Kleber Gomes ( est ce qu’on lui dit qu’il porte le prénom de la plus chic des avenues parisiennes?), Criolo -le Créole- est originaire du Nordeste mais à grandi à Grajau, ville modeste de la Zona Sul de Sao Paulo. Cela fait 20 ans qu’il fait du rap, mais c’est seulement aujourd’hui, avec la sortie de l’album No Na Orelha qu’il rencontre le succès.

Sa voix est grave, son élocution est précise, ses mots choisis. J’ai trouvé mon nouveau prof de portugais. Tout comme j’avais appris l’Anglais avec la sortie de ill communication des Beastie Boys, je compte bien apprendre ( définitivement) le Portugais avec Criolo. J’avais déjà essayé avec Seu Jorge, mais vite abandonné. Seu, je l’adore, je suis fan. Mais ce type a deux piles salines à la place des cordes vocales, il va trop vite, je ne peux pas suivre.

En sortant du concert, j’étais lessivée. D’abord, par ce que prise dans l’énergie collective, j’en avais presque oublié de respirer, et ensuite par ce que j’avais ressenti en 2 heures un condensé d’émotions équivalent à 12 mariages et 20 enterrements.

Criolo est l’exemple même de l’artiste qui s’inscrit dans une réalité brute. Grâce à lui, plus besoin de cours de Sociologie. Il réussit avec brio à nous faire la synthèse d’un Brésil moderne, sans clichés. Chapeau bas.

Depuis une dizaine de jours, se tient le festival du film du film de Rio. Une sorte de mini « Cannes » version Brésil, soit une ambiance détendue, des gens souriants et des fêtes sympathiques. J’y ai découvert le documentaire de Patricia Faloppa et Mauricio Branco sur le Rio, disco, des années 70. Tout simplement incroyable.

Pendant quelques années, à la fin de la décennie 70, Rio a délaissé ses petits pas de Samba pour de grandes enjambées, ses plumes de Carnaval pour des chemises synthétiques effet satin. On sentait arriver la fin de la dictature militaire, il fallait faire venir un vent nouveau, marquer la transition. Notre Régine nationale est d’ailleurs venue ouvrir un Régine Carioca, dans l’hôtel Méridien. Alain Delon, Mick Jagger, tous, sont venus se dandiner dans ces nouvelles discothèques.

Ma découverte « coup de coeur » reste cependant le groupe As Frenéticas. En 1976, des promoteurs construisent le shopping mall du quartier de Gavéa. Pour créer le buzz avant l’ouverture, ils décident d’ouvrir un club éphémère pendant les travaux. Le Dancing Days était né, haut lieu des nuits Cariocas pendant seulement…3 mois. Le fondateur avait eu l’idée géniale de n’engager que des serveuses ( en portugais on dit garçonete, ce mot est si mignon…) qui savaient chanter. Au milieu de la nuit, elles se réunissaient et se mettaient à performer, avant de retourner servir. Mais rapidement, le spectacle du Dancing days est devenu un des plus connus de Rio .. et du pays entier! Et les Freneticas sont passées de l’ombre  du stromboscope à la lumière du grand jour. Encore aujourd’hui, nous dansons sur le fameux Perigosa dont les paroles sont à mourir de rire : Eu vou fazer você ficar muito locou …dentro de mim, autrement dit «  je vais te rendre fou… quand tu seras en moi.. »

C’est difficile d’imaginer le courage qu’il a fallu à cette génération pour s’émanciper. La société  Brésilienne de cette époque était extrêmement coercitive. Pourtant, une faille s’est ouverte, et les Cariocas s’y sont vite glissés, profitant de l’amour libre, des drogues en tout genre, des pistes de danse  du Dancing Days, relançant Rio comme haut lieu de la fête, du divertissement et de la culture.

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